02/04/2008[ 341 ] - A croquer

J’étais en train de cuisiner quand elle m’a téléphoné. Sa détestable manie de cacher son numéro m’a fait croire à un appel important : alors j’ai décroché. Isabelle !!! Au ton plaintif, mielleux et empesé qu’elle avait, j’ai tout de suite deviné qu’elle n’allait pas bien ... Non pas que je n’avais aucune idée de ce qui pouvait la préoccuper mais qu’il me fallait penser et agir vite : le coup de fil allait durer, ma cuisine allait en souffrir, donc ma bonne humeur du jour aussi. Pourquoi n’ai-je pas trouvé d’autre parade que de l’inviter à dîner ? Il aurait été si simple de trouver une autre excuse ... Quoi qu’il en soit, c’était fait. Elle raccrochait, se recoiffait, et se mettait en route. Je savais que, par conséquent, j’avais devant moi environ quarante cinq minutes de battement, de répit, pour tout préparer. Amen.
Avec la précision du coucou suisse, son coup de sonnette nerveux me fait sursauter, m’arrachant à la lecture d’un passionnant roman. Je n’ai mis qu’une grosse vingtaine de minutes pour dresser ma table, organiser la « réception » et chercher le vin de la soirée. Ensuite, je me suis assis, un whisky dans mon verre pour patienter et me préparer psychologiquement à l’arrivée de la tornade larmoyante.
Elle monte les marches à toute vitesse, dans un bruit comparable à celui d’une machine à écrire Adler croisée avec un AK-47. Tiens, cette idiote doit être claustrophobe, elle préfère les cinq étages et leur demi palier à l’ascenseur. L’arrivée de la dame Isabelle est dantesque : elle me tombe à moitié dans les bras, dans un râle qui exprime autant sa peine que les conséquences de la montée des marches. Quelle tragédienne cabotine ! La divine se redresse en tombant le manteau ( mais quel genre d’animal produit une telle fourrure ? C’est aussi laid à la vue que désagréable au toucher ) et l’abandonne négligemment sur la méridienne de l’entrée. Idiote, ta bestiole crevée va coller des poils partout sur le velours noir !!
- Entrez, entrez Isabelle, s’il vous plaît, prenez place ...
Sans se faire prier, elle a déjà parcouru la moitié de l’appartement, où elle n’a plus mis les pieds depuis près de deux ans. Sa courte visite est ponctuée d’oiseux commentaires sur la décoration refaite et ce qu’elle n’aurait pas vu comme ça mais « finalement-qui-ne-rend-pas-si-mal-que-ça-tout-de-même ». Pendant que je suspends à la patère son assemblage de peaux mortes qu’elle s’obstine à qualifier de manteau, elle prend place dans la cuisine sur « sa » chaise. Tu es venue chez moi deux fois, et tu oses utiliser un possessif ? Andouille ! Pauvre fille va ...
A cet instant, je dois vous préciser dans une parenthèse digressive quelques détails sur l’aménagement de cet appartement. Depuis que je vis seul, j’ai opté pour une conception très égoïste de l’aménagement de l’appartement. Une pièce pour l’écriture et la bibliothèque, une autre qui fait office autant d’auditorium que de petit salon et la troisième qui me sert de chambre autant que de dressing. Hormis cela, point de salle à manger, la taille exceptionnelle de la cuisine me permet de recevoir dans le coin aménagé à cet effet. Ajoutons que cela plaît à mes invités de me voir popoter devant eux, à l’impression - fausse - que je fais pour eux des efforts, s’ajoute le plaisir inavoué de pouvoir croire qu’ils me volent mes secrets de cuisine.
J’annonce à Isabelle que j’ai prévu un plat unique, mais je lui propose un verre de vin en apéritif. Elle choisit sans regarder l’étiquette, sa connaissance approfondie du vin lui permettant au mieux d’en différencier la couleur quand elle voit la bouteille. N’insistons pas. Il faut que je me lance ... allez, du courage, ouvrons les vannes ...
- Alors Isabelle, dites moi ce qui ne va pas ...
Le mot est lâché, je le regrette déjà. Je me doutais que ce qui ne va pas avait trait à ce cher Stéphane ... il ne pouvait s’agir que de lui. Stephane a 23 ans, il est marié avec Isabelle depuis deux ans. Je l’ai connu, il avait à peine 18 ans et des illusions plein la tête. Son abondante tignasse brune et ses yeux foncés mais luisants ont attiré mon attention dès l’entretien qu’il a passé. Depuis ce jour où il est entré au service de mon cabinet, il n’a cessé de démontrer que j’avais fait un choix excellent. Sa seule et impardonnable erreur est assise face à moi, en train de s’arsouiller avec mon vin, comme si c’était un ricqlès à la terrasse d’un café. Je vais résumer les propos de mon blond vis-à-vis : parti en mission en Irlande, il y a une semaine de cela, son époux ( Dieu que ce mot est laid !... ) aurait dû rentrer avant-hier. Au lieu de quoi, non seulement il n’est pas revenu mais en plus, il n’a donné aucune nouvelle. C’est impardonnable, abominable, terrible, inquiétant, dégueulasse ... etc etc. Un adjectif de plus et je lui vomis dessus, elle a le visage du croisement d’Amélie Nothomb avec une endive défraîchie. Ceci dit, son chagrin, si grand soit-il ne lui a pas fait oublier la touche de poudre, ni le trait sous l’œil.
- Avez-vous contacté son portable ? On lui a peut-être volé ? Avez-vous signalé sa disparition à la police ? Appelé les hôpitaux ?
Oui, oui, elle a fait tout ça mais en vain. La police lui a dit qu’il était encore tôt, elle a même insinué qu’il aurait pu choisir de ne pas donner de nouvelles, non mais est-ce que je me rends bien compte ? Cet OPJ n’a pas mis longtemps à comprendre que tout homme normalement doté de neurones choisirait à coup sûr de ne pas rentrer à la maison s’il avait une Isabelle pour l’attendre à l’arrivée. Je dois contrôler mon sourire et garder loin de mes yeux mes pensées, sinon je sais que cela finira par se voir. Elle a fini la bouteille de vin, alors que je n’ai pas même eu le temps de me servir un second verre ... Passons à table. Sinon, je pense que je vais finir avec un coussin blond et inerte sur la chaise qui me fait face.
J’ai rempli son assiette pendant qu’elle remplissait son verre de ce Bordeaux que j’aime tant. ( j’ai bien fait de prévoir deux bouteilles moi tiens ...) Son chagrin TRÈS apparent ordonne qu’elle fasse désormais une sorte d’oraison pour Stéphane. Elle le béatifie, lui accorde toutes grâces ... Après le vouer aux gémonies, voilà qu’elle l’encense. Mais que connais-tu vraiment de lui, idiote ?... Que sais-tu que je ne sache aussi, mais en mieux ?... « Ton » Stéphane a été mien avant de s’égarer dans ta vie de cruche stérile, et je connais mieux que toi, toutes ses vertus et tous ses défauts. Je me dois cependant de reconnaître que son analyse du disparu est bonne : tant sur le plan physique que sur le plan moral. Elle aurait tort de lui faire totalement confiance, elle ne le sait pas mais je suis là pour prouver qu’elle a raison, autant qu’elle a été là pour me le faire comprendre. Sous d’innocentes apparences, ce jeune homme a réussi à séduire tout le monde : nos clients, nos détracteurs, elle, ... moi. Pour étayer ce qu’elle énonce, elle extirpe de son sac à main de mauvais goût ( une sorte de banane en cuir, griffée certes, mais sans forme ni élégance ) quelques photos de lui.
Je parcours les portraits d’un œil on ne peut plus distrait, elle est présente sur toutes les images : cela seul suffit à me les rendre insupportables. Et là, au milieu de cette galerie de bonheur parfait parfaitement nauséeux oui je vois une photo que je connais bien. Stéphane est allongé sur un canapé rouge sang, il sommeille, torse nu. Sur ce cliché, il a une face angélique, et il émane de son torse large et subtilement poilu un érotisme insoutenable. INSOUTENABLE sont aussi ma colère et ma déception de voir qu’il a osé donner cette image de nous à cette gourgandine insipide qui engloutit ma cuisine comme un cochon dans un bac de poire blettes. A cet instant je me rappelle que l’amour que j’ai eu pour lui est devenu haine depuis. Non sans les avoir remises en tas, et sans oser garder la photo interdite, je lui rends ses portraits.
- Permettez chère Isabelle que je vous resserve ...
C’est une clause de style ! Elle tend son assiette comme à la cantine. C’est bon chuinte-t-elle la bouche pleine. Mais comment a-t-il pu supporter cette caricature depuis deux ans ?...Et, alors qu’elle s’attaque à sa deuxième auge débordante, mon cœur se bloque dans ma poitrine. NON !!! Non mais ce n’est pas vrai, je dois rêver ... Elle ne va pas oser, elle ne va pas me raconter ... Mais si. Au nom d’une indéfectible amitié qu’elle est seule à partager, Isabelle me fait pénétrer leur sphère d’intimité et s’engage sur le terrain des relations entre elle et lui. Elle commence à peine que je prends en pleine face, comme une bouffée délirante, comme une vague de vieux souvenirs rances, l’amour que nous faisions ensemble, son mari et moi. Nous n’avions pas de lieux, nous n’avions pas d’époque, pas de temps. Tout était prétexte. Il me souvient, que - la jouissance passée - lorsque son rictus disparaissait, il arborait un sourire merveilleux. Et la couleur sombre de ses yeux s’ornait de paillettes d’argent. Alors il m’embrassait, comme si l’on devait mourir tout de suite après disait-il. Il m’embrassait à m’en couper le souffle ...
Et voilà qu’au milieu de la beauté de mes souvenirs, je vais avoir désormais les récriminations de cette femelle en chaleur qui n’a pour lui que des mots de compassion face à une reproduction qu’elle aurait aimé apparemment plus violente et moins rare. Ma foi, peut-on lui en vouloir de n’être pas motivé ? Elle ajoute - toujours sous le sceau de ce secret initié - il paraît - par notre complicité qu’il jouit trop rapidement pour elle. Rien ne doit m’être épargné je crois !! Ou tu es particulièrement peine à jouir ma chérie, ou bien il est pressé d’en finir avec toi ... Mais cieux divins, qu’elle mange salement ! Tout en racontant ses secrets d’alcôve, Isabelle nettoie méthodiquement la sauce dans son assiette avec son pain, se salissant les doigts et graissant subséquemment et sa serviette et son verre. Elle n’attend pas cette fois-ci que je lui propose de reprendre de ma cuisine : elle se sert. Et l’idiote ne manque pas de tacher ma nappe en prime !!
Son discours est aussi décousu que laxatif. Tantôt elle s’inquiète, tantôt elle fustige. J’ai face à moi une sorte de Médée affamée qui noie sa folie ordinaire, très ordinaire, dans un Bordeaux d’exception. Ben tiens, rajoutons donc quelques gouttes de vin en plus des dégoulinures de sauce sur ma nappe ... Finalement, si je la brûlais au lieu de la laver ?... A cet instant, je n’ai même pas fini ma première assiette, d’ailleurs je n’ai plus faim. Le chicon en tailleur Prada qui me fait face m’a coupé l’appétit. Si le designer qui a imaginé ce modèle de jupe et de veste voyait ce que cela donne sur elle, je pense qu’il hésiterait entre se trancher les veines et lui intenter un procès. Elle est emballée là-dedans comme un bonbon de supermarché. Le papier est brillant, mais la confiserie quelconque. A dire vrai, je n’écoute qu’à peine ce qu’elle balbutie entre deux bouchées. Mais là, elle vient d’évoquer Florence, les vacances de l’an dernier. Elle a eu ses premiers soupçons. Elle a des preuves d’ailleurs. Stéphane a quelqu’un d’autre dans sa vie ! Des preuves ? Tous mes sens sont en émoi : de quoi parle-t-elle ? Que sait-elle ? Reprends du vin, bécasse, et parle-moi, dis-moi ce que tu sais ou que tu prétends savoir ... Je doute même de tes preuves, bien trop honteux a toujours été ton tendre mari pour se permettre la moindre faille.
Ah bien vous parlez d’une preuve !! Pour elle, est une preuve le simple fait qu’il soit rentré à Paris deux jours avant la fin des vacances. J’avais laissé un message sur son portable ... « Viens » Et après dix-huit mois loin de mes bras, il avait accouru et nous avions fait l’amour dans un hôtel glauque près de l’aéroport. Il me souvient que pendant deux jours, nous avions multiplié les occasions de nous revoir ... et il avait finalement opté pour la sagesse. Il était allé la retrouver à l’aéroport. Et moi j’étais resté comme un imbécile seul dans ce restaurant à l’attendre ... deux heures. Après cet épisode, nous avons limité nos contacts au strict nécessaire professionnel. Moi j’avais eu ce que je voulais : la preuve qu’il était toujours le même, et lui avait eu un moment de répit agréable. Mais, tout comme à l’issue de ces vacances d’été italiennes, avant-hier, quand il est revenu de sa mission, je l’attendais au bas de son immeuble : et je lui ai dit « Viens » ... et il est venu. Échec et mat.
Sans doute sous l’effet conjoint du vin et de l’inquiétude, Isabelle s’est levée d’un bond. Il faut qu’elle rentre, si jamais il devait réapparaître ce soir, il s’inquiéterait terriblement de ne pas la voir chez eux. Elle doit rentrer. Mais je ne te retiens pas ... pars ! Va-t-en même, file, dégage, sors de ma vie et de ma vue ... Tu m’as gâché mon plaisir, comme tu m’avais gâché mon amant ! La revoilà parée de son assemblage improbable de bêtes mortes indéfinissables. Elle est droite comme un i dans l’entrée, et d’un coup, s’effondre sur mon épaule.
- Allons courage Isabelle, il va rentrer j’en suis sûr ...
- Mais je l’aime moi vous comprenez, je l’aime. je l’AIME !!!
Pitoyable succédané de Lara Fabian, elle scande cette dernière phrase en mouillant mon épaule pendant que je lui tapote sur l’omoplate en attendant de pouvoir la mettre dehors. Ainsi affalée sur moi, elle ne peut pas voir le sourire qui orne mes lèvres.
Tu l’aimes, tu l’aimes, tu l’aimes ton Stéphane ... mais ma chérie, je n’en doute pas, j’ai eu tout loisir de m’en apercevoir ...
... puisque tu en as repris deux fois !!
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FIGARO, gardien de mon Blog !...
Une Charogne
Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'ou sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.
Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.
Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !
Oui ! telle vous serez, ô reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses.
Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposées !
Le Poison
Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
D'un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d'un portique fabuleux
Dans l'or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.
L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,
Allonge l'illimité,
Approfondit le temps, creuse la volupté,
Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit l'âme au delà de sa capacité.
Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remords,
Et charriant le vertige,
La roule défaillante aux rives de la mort!
Charles BAUDELAIRE
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02/04/08 - 18:22
Délicieuse histoire ... Piquante, acide, ample au palais.
dulce